traitement


Ton centre est à l’infini. La limite de ton corps est l’endroit le plus lointain de l’univers.
— [1] Athanasius Kircher, Voyage cosmique et extatique.

Cosmiel guide Jean dans ce voyage cosmique et extatique [1]. Il nous montre la voie de symptômes connus depuis le XVIème siècle. Il pressent le traitement. Il ne prend pas l’entière dimension de ses implications. 

La désidération est avant tout une maladie, une solitude cosmique. Elle a attiré l’attention de psychologue, de chercheurs de poètes. Compagnons des somnambules elle entraine une errance dans des dimensions difficilement définissables (voir cas médical).

Le traitement par injections de matière cosmique primitive afin de faciliter l’implant d’un morceau de Lune a induit une réflexion inattendue. Plus que de soigner la mélancolie cosmique, l’implant lunaire semble être un geste d’abolition de nombreuses structures humaines, de carcans imposés par les sociétés et la science pour se structurer et se rassurer. Ces catégories utiles au progrès ancrent une géographie de la réalité et sont un carcan à la pensée, un réconfort pour ceux qui ont besoin d’être rassurés des mystères de la nature, mais une limite à la pensée. Chercheurs et artistes, tels qu’ils sont nommés (mais nous utilisons ces mots car nous n’en avons pas de nouveaux) ne peuvent que bousculer, transgresser ces limites. La compréhension contemporaine de Désidération et de l’implant lunaire s’inscrit dans une dynamique postgenre. La traitement abolit, par l’acte et le symbole, de nombreuses barrières.

L’implant lunaire propose de déchirer les sphères célestes, certes, mais surtout toute sphère dans un geste universel. Donna Haraway en a pressenti le besoin. Mais son cyborg n’a pas de souvenir du cosmos. C’est son plus grand défaut. C’est dans ce souvenir du cosmos, dans le fait que nous sommes cosmos, que l’humanité peut abolir toutes les barrières que la recherche de compréhension du cosmos lui a fait construire.

La Lune est aussi le symbole féminin dans de nombreuses mythologies. C’est l’astre de la nuit, celui qui ne brille qu’en reflétant la lumière du Soleil, un miroir cosmique, qui dédouble la lumière et les regards. La lune est le symbole de la lumière dans la nuit. Contrairement au soleil qui nous éblouit, et ne nous permet pas de voir, la lune ouvre par le biais de l’ombre et du reflet une voie vers la compréhension de la réalité.

 


PROGRAMME :

1. Abolition de l’espace. La limite entre le fini et l’infini disparait.

Ceci semble d’une évidence. L’implant lunaire permet d’absorber l’infini. Comme expliquer par Cosmiel a Jean, l’intérieur et l’extérieur perdent leur distinction. L’univers est absorbé par le transplanté. Deux transplantés se contiennent l’un l’autre dans une intrication en spirale infinie. Le cosmos et le sublunaire fusionnent. De façon surprenante, la lune dédouble cet infini. Pourquoi le dédoubler?  Le corps a tendance à dissoudre, digérer les corps étrangers. La limite lunaire est ainsi physiquement dissoute. Les mathématiciens ont compris comment retourner la sphère. L’implant retourne toutes les sphères cosmiques.

La nuit, c’est une mine avec des filons d’étoiles. On ne creuse l’ombre qu’avec l’ombre, comme on ne polit le diamant qu’avec le diamant

Le fond d’une fosse avec quelques étincelles au plafond… l’épaississement ténébreux va croissant… de la fumée pétrifiée en forme de sphère
(Hugo)

2. Abolition du temps.

Lune marque le temps et son passage. La lune est souvent pensée comme recueillant le breuvage d’immortalité.L’implant abolit ainsi le temps, pas seulement l’espace. D’où un lien indirect à Saturnium (pas un hasard si ils ont germés ensemble). Saturnium est d’origine météoritique, amené depuis le monde supralunaire. Un précurseur (mais le temps n’existe plus) de l’acte de transplantation.

3. Abolition des origines.

L’astrophysique l’a prouvé, nous ne sommes que des résidus d’étoiles, de soleil. Les étoiles se nourrissent principalement d’hélium et d’hydrogène. Les éléments plus lourds qu’elles produisent leur sont peu utiles. Elles explosent et disséminent ces déchets cosmiques dans l’univers. La vie apparait sur ces détritus stellaires. La matière évolue. Les injections permettent au corps de retrouver la composition originelle de l’univers. indirectement, l’implant abolit la distinction vie-mort et organique-minéral.

L’implant introduit un morceau du miroir cosmique dans notre intérieur. Tout comme la Lune, il reflète la chaleur des cendres stellaires qui nous composent. Toute matière est arrachée aux étoiles, issue de la mort d’un astre portant en germe une vie biologique.

4. L’implant lunaire révèle notre dimension humaine.

Les transplantés atteint un absolu poétique dans lequel, comme nous l’avons vu, temps et espace ont été aboli. Il est car il est et n’est plus en référence à. Les humains avaient inventé des religions pour emprisonner et instrumentaliser le sentiment du mystère cosmique. Elles marquent leur domination dans la chaires des humains: circoncision, excision, scarification. L’implant offre un ajout, une augmentation de l’humain par l’absorption de l’infini. Il abolit ainsi tous les rites religieux. Ce geste de libération est hautement politique et fondateur pour une société consciente de position cosmique (mais comme l’espace n’existe plus…)

5. L’implant est donc un geste d’altérité.

Une altérité ouvrant vers la définition d’une identité, d’un genre nouveau, qui cristallise autour de et absolu cosmique qu’est la poésie. La lune est le domaine du rêve, de la vie nocturne, de l’inconscient, le domaine mystérieux du double. Ce double est un reflet dans le miroir: semblable mais pas identique, pas superposable, renversé. La lune révèle notre autre face que l’implant réintroduit en nous. L’altérité se traduit aussi dans l’intrication de deux transplantés. Tout contenant tout, l’absorption de lune, symbole de l’amour fusionnel, abolit la notion de l’autre. L’altérité devient identité.

6. L’implant abolit toutes les représentations de genre.

L’implanté acquiert, si il ne l’avait pas déjà, une dimension féminine. Ce geste renverse aussi la représentation commune de la relation mâle-femelle dans toute transplantation biologique. Comme conséquence, il abolit les visions fixistes sur la reproduction.

7. L’implant est un voyage. Un voyage transdimentionel.

Le voyage dans la Lune est un grand thème qui traverse la pensée. Il est réservé aux souverains/héros/magiciens. Quel est ce voyage (intérieur) qu’effectuent les transplantés? Il est hors du temps et de l’espace et est un voyage de libération et de réconciliation. 

Nous sommes dans l’éther, dit Cosmiel, si subtil, que l’homme ne peut y vivre, s’il n’est fortifié par un remède céleste. [1]

8. Abolition de la distinction art-science.

Dans le songe Kepler démontre que la poésie et le voyage lunaire sont les seules moyens de prouver ce qui reste inaccessible à la science. Il invente la démonstration paradoxale, la démonstration par la poésie, afin de rendre tangible et sensuelle la nature abstraite et froide de la nature. On peut y voir une transgression entre apollinien et dionysiaque. Il n’est alors plus mathématicien ou astronome mais rêveur lunaire. Défini par son entourage comme astrophysicien, un transplanté effectue alors un acte d’ogre en absorbant complètement, digérant et faisant disparaître son propre sujet d’étude. Comme Chronos, en incorporant le changement il abolit le temps. C’est l’acte ultime de la compréhension scientifique dont l’apothéose, la touche finale, ne peut être que de nature poétique pour ajouter le mystère aux équations.  La science devient alors un révélateur, un chemin vers la poésie. La mathématique n’est pas la réalité mais la clef vers la réalité.

9. L’implant est une météorite, un morceau arraché au cosmos.

C’est un fragment brulé, qui survit comme mémoire à la surface de la Terre après une longue errance dans le vide. C’est une faille. La faille cosmique permet de combler la faille humaine, donnant cohérence au cosmorg.

La Désidération est un révélateur ; son traitement par implant météoritique est un geste d’abolition de toute frontière, de toute tentative de définition, permettant de nous libérer de toute domination que ces catégories imposent.  Poésie cosmique unifiée par des fragments imparfaits de météorites, abolissant la distinction entre parfait et imparfait. 

Le geste désidéré est le geste artistique par essence. Il réintroduit l’humain au coeur de la science et de l’univers. Il donne un point d’aboutissement à nos études scientifiques en révélant le point d’aboutissement de l’évolution de la pensée et des catégories qu’elle a construites et révisées depuis des siècles. Il nous réconcilie avec la nature en l’absorbant en un tout au lieu de la contempler disséquée.

Et la beauté du monde, loin de résider dans une construction nettement délimitée, allait consister précisément à n’avoir pas de limites: l’homme développait une esthétique de l’infini.

Désidération appelle une esthétique de l’infini, une esthétique du fini, une esthétique in-finie et im-parfaite.

L’Ame de l’homme fut fait pour parcourir les cieux
Délicieuse délivrance de sa prison d’ici bas!
Là-haut, débarassée de ces chaines - le liens
Des vanités terrestres, - elle peut errer au large
Là, respirer en liberté, se dilater, s’étendre,
Dans leurs pleines proportions donne champ à tous ses pouvoirs.
Et ce n’est pas étrangère qu’elle y marche,
Mais, merveille elle-même, elle s’égare parmi des merveilles

(Young)

Implant d'une capsule subdermale (Hermetically sealed implant grade TiF136) contenant une météorite.

Implant d'une capsule subdermale (Hermetically sealed implant grade TiF136) contenant une météorite.

La Lune a toujours été La Limite. La limite de nos rêves nocturnes, la limite de l’exploration spatiale humaine. La limite des mondes. Elle sépare le monde sublunaire imparfait du cosmos. Les sphères qui charpentent l’univers causent claustrophobie. Tout penseur demande à les faire éclater. Le programme a été clairement exposé par Giordano Bruno:

Déchire les surfaces concaves et convexes qui limitent en dedans et au dehors tant d’éléments et tant de cieux… romps et jette à bas avec le fracas et le tourbillon de vivaces raisons ce que le vulgaire aveugle prend pour des murailles d’acier du premier mobile et dernière sphère.